Ça fait pas tout / Chronique d’une jeune prof fatiguée

Un petit point sur ma vie professionnelle.

Je suis prof. Depuis 6 ans. Et aujourd’hui je me sens vide, isolée, perdue, en colère…

En colère parce que l’éducation nationale…comment le décrire…vous voyez les 12 travaux d’Astérix, lorsqu’ils doivent aller d’étages en étages et de bureaux en bureaux pour avoir des formulaires, et que ça les rendait fou ? bah c’est ça, c’est exactement ça…ça vous rend fou…mais fou ! Pour tout, tout est compliqué, tout est insensé…il faut renvoyer 20 documents chaque mois parce qu’eux, ils ne gardent pas d’historique de dossier, et qu’ils ne communiquent pas entre services…du coup mois après mois je scanne et je renvois mes emplois du temps…qui sont les mêmes, mois après mois…un peu logique…

Oui car je suis TZR…TZR ? Remplaçante quoi…je remplace au pied levé les profs malades. En gros, sous 48h, on a le droit de m’envoyer partout dans ma zone…soit un tracé au compas de 100/150km autour de chez moi…ne prenant pas en compte les montagnes et autres reliefs…à vol d’oiseau, pour le reste, je me débrouille ! Et si ça me fatigue, si je trouve ça dur, comme lorsque j’ai repris en temps partiel après la naissance de ma puce et qu’on m’a envoyé a 1h30 de chez moi chaque jour, alors on me répond « personne d’autre ne veut y aller »…ah, bah trop bête pour moi…pas le choix…faut y aller…sinon on invoque la responsabilité que je suis censée avoir vis-à-vis d’élèves situés à 1h30 de chez moi, et mon manque de conscience professionnelle pour oser râler…

Vidée donc…déprimée…perdue…Je sais qu’on entend souvent ça… et qu’est ce qu’on se plaint nous les profs ! Pourtant c’est vrai quoi, on a les vacances !! Et je suis bien consciente que ça, c’est appréciable pour la vie de famille, c’est sur, et non, je ne bosse pas 80h par semaine chez moi…faut pas pousser…mais franchement, quand on me sort pour la 1000eme fois « c’est bon t’as les vacances », je réponds « bah viens le faire, mon job. Viens dans mes classes, jour après jour, viens, je te montre »…et j’en connais pas beaucoup qui en ont envie…alors non, les vacances ça fait pas tout. Ca aide pas à se lever le matin.

Oui parce que être prof, c’est pas comme quand je regardais l’Instit, petite, avec Gerard Klein. Non. Je ne vole pas au secours d’une famille chaque semaine et je ne suis pas célébrée comme une sauveuse et celle que l’on attendait, à la fin d’un épisode, avant de repartir vers de nouveau horizons sur ma moto. Non.
Être prof, c’est faire face, chaque jour, à des élèves qui haussent les yeux au ciel comme si vous étiez là uniquement pout gâcher leurs vies, les voir souffler, soupirer, râler quand on leur demande d’enlever leur manteau en mai (bah oui mais pourquoi on fait ça nous aussi !?), des élèves qui ne sont pas contents de devoir s’assoir devant et qui hurlent à la discrimination quand ils doivent s’assoir derrière. C’est des élèves qui ne savent jamais quand il y a un contrôle de prévu et qui se liguent pour jurer que « non, vous avez pas prévenu ». C’est répéter 1000 fois les mêmes choses « pensez à vos leçons « « t’as pas fait tes devoirs ? » , c’est gérer chaque jour 30 ados en crise qui aimeraient être partout ailleurs plutôt qu’avec vous, et qui se demandent bien pourquoi on leur impose de parler en anglais, franchement c’est scandaleux, d’toutes façons y’a google et moi de toutes façons j’suis nul en anglais…
Alors ok, j’exagère, au milieu de tout ça, il y en a qui ont envie, qui ne vous détestent pas, qui sourient parfois et qui sont adorables…seulement voilà, moi, le reste me fait trop de mal pour que ça rattrape tout…Je n’arrive pas à accepter ce désamour, cette ingratitude, je n’arrive pas à m’en ficher complet…Ca m’use petit à petit…je me remets en question tout le temps…pourquoi ça ne les intéresse pas ? Comment je peux faire autrement, et c’est trop frustrant, trop démoralisant…

Être prof c’est aussi gérer les parents…les parents……..vaste sujet. Qui défendent coute que coute leur petit ange parce que « nan à la maison il est toujours adorable, il répond jamais, ça doit être un problème avec vous »…parce qu’un enfant c’est le reflet de notre réussite, et accepter que son rejeton ne soit pas nickel à l’école, c’est admettre que peut être on a une mini-faille dans son éducation et ça, non, on veut pas. Parce que l’éducation, aujourd’hui apparemment, c’est montrer à son petit chéri qu’on le défendra toujours, pour gagner quelques points même si à la maison il nous fait péter un plomb, et où peut-on le montrer mieux qu’à l’école, devant ce méchant prof, et de toutes façons « j’étais pareil à son âge et j’ai eu que des profs nuls, je me suis fait tout seul moi madame »…moui…le « prof pourri » à la peau dur…

Bref…vidée…

Et perdue. Perdue parce qu’à 35 ans, je ne sais pas ce que je peux faire d’autres. Être prof, c’est fermé, c’est comme une prison dorée dont personne ne comprend que vous vouliez partir (ya les vacances). Qui voudrait de moi en dehors ? Qu’est-ce que je sais faire d’autre ? J’ai 35 ans et quelle expérience professionnelle à valoriser ? Les murs se sont refermés sur moi et ça fait peur.

Je regarde par la fenêtre et je me dis qu’un jour, j’aimerais être contente et légère d’aller au boulot, ne plus me préparer au combat en attendant les fameuses vacances…Parce que oui, ça fait pas tout.

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